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La Ballade des pendus - par Jeannine Christophe le 29/03/2009 @ 18:34

La Ballade littéraire des pendus * 
Avec le printemps venu, les promenades pédestres vont reprendre dans le 10e, il se peut que sur votre chemin vous rencontriez à l’angle des rues de la Grange-aux-Belles et des écluses-Saint-Martin la rame des nautes (mobilier n° 32 de J. Decaux) qui indique que le Gibet de Montfaucon se dressait en cet endroit.

Montfaucon.jpg
S'il est un lieu dans notre arrondissement qui, tout au cours des siècles et jusqu'à nos jours, hanta les esprits, c'est bien cette butte où s'élevait l’épouvantable édifice, visible de très loin, qui dressait à plus de 10m au dessus du sol ses 16 fourches dites « patibulaires » d'où pendaient « des squelettes cliquetants » selon une expression bien imagée de Châteaubriant.
 
Le mot « gibet » viendrait de l'arabe « djebel » ou « Jibel » signifiant « montagne », car un lieu de supplice se devait d'être placé au sommet d'une éminence pour que « l'exemple fût vu de loin et que la teneur du supplice détournât du crime ceux qui avaient du penchant à le commettre » (Pierre Hurtaut, Dictionnaire historique).

« Montfaucon » aussi suggestif que cette appellation pourrait le faire croire n'est pas un mont où faucons et vautours venaient se rassasier de cadavres, mais une terre appartenant au comte « Falcon » ou « Fulco » (suivant les textes) ; l'on appela très vite ce lieu-dit « Mont Falcon » ou « Mont Fulco » et l'usage populaire le transforma en « Montfaucon ».

C'est ce terrain hors la ville que Philippe le Bel choisit au XIIIe siècle pour y dresser le symbole de sa justice royale : le gibet de Montfaucon, où se balancèrent jusqu'à 60 pendus à la fois, mêlant dans un sinistre destin croquants, seigneurs et malandrins. Il fonctionna pendant quatre siècles au moins sur la butte Montfaucon.
 
Gibet.jpg
Le Gibet de Montfaucon d'après une gravure de Firmin Maillard (1863)
 
Des pendus célèbres
 
On ne sait précisément qui d'Enguerrand de Marigny ou de Pierre Rémy influencèrent le roi pour ériger le gibet royal, mais ce qui est certain, c'est qu'ils en subirent les funestes conséquences, puisqu'ils y furent tous deux pendus comme l'en atteste cette ultime parole du sieur de Marigny « J'ai construit ce gibet et je finis ici dans mes oeuvres », et cette autre phrase qui fut gravée sur l'un de ses piliers « En ce gibet ici mis, a été pendu Pierre Rémy ».

Après eux, s'y balancèrent au cours des quatre cents ans de son existence, outre les mauvais garçons « les coquillards », d'illustres dépouilles du gotha seigneurial et royal, le plus souvent accusées de malversations financières, la justice royale en ces temps ne badinait pas avec les deniers publics !

Citons entre autres pendus célèbres : le favori de Philippe III le Hardi, Pierre de la Brosse ; le neveu du pape Jean XXII, Jourdain de l'Isle ; le conseiller mal intentionné de Louis XI, Olivier le Daim ; le surintendant des finances de François Ier, Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, et pour en finir avec cette funeste litanie, l'amiral Gaspard de Coligny, que les massacres de la Saint-Barthélémy n'épargnèrent guère, le 24 août 1572, et qui fut pendu à Montfaucon alors qu'il était déjà mort, raconte la légende.
 
Alors le gibet fut conté au cours des siècles...

Dès sa fondation, on trouve trace du gibet de Montfaucon dans la littérature, il nous est resté de nombreux textes, les uns relatant les hauts faits historiques de ces « Rois maudits » comme les qualifia Maurice Druon, les autres sortis tout droit de l'imaginaire de nos auteurs les plus illustres.

La première allusion au gibet de Montfaucon dans la littérature se trouve dans le « Roman de Berthe aux grands pieds » écrit en 1270 par le poète Adnès, il y décrit la pendaison d'un certain Tybert aux fourches de Montfaucon.
 
« Quand la vielle fut arse, Tybert font ateler,
Tout parmi la grande rue le firent traîner
À Montfaucon le firent sus au vent encrouer ».
 
Puis un lourd silence littéraire se fit autour du terrifiant monument jusqu'à ce qu'un poète de génie, François Villon, mauvais garçon entouré de vilains truands, condamné en 1462 à la pendaison à Montfaucon, y échappant de justesse, composa alors sa célèbre « Ballade des pendus » dans laquelle il s'imaginait au milieu des pendus et s'adressait du haut de sa potence à ses frères humains vivants.
 
Ballade.jpg
La Ballade des Pendus
(gravure sur bois d'une des plus anciennes éditions de Villon, 1490)
 
 « La pluie nous a débués et lavés
Et le soleil desséchés et noircis
Et arraché la barbe et les sourcils…
Puis ça, puis là, comme le vent varie
À son plaisir, sans cesse nous charrie…
Hommes, ici n'usez de moquerie !
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Mais, priez Dieu que tous nous veuille absoudre »
 
Mais ce n'est pas ce qui effraya pour autant notre poète, car une fois la peur passée, il ne trouva rien de mieux que d'aller faire ripaille et s'encanailler avec les coquins et les filles dans les guinguettes champêtres de la butte Montfaucon, malgré l'odeur pestilentielle qui s'en dégageait, et il en fit un chant : « La repue faite auprès de Montfaucon ».
 « Pour passer le temps joyeusement
Je vais vous raconter une repue
Qui fut faite subtilement
Près Montfaucon, c'est chose sue
Des compagnons se rencontrèrent
Ce soir là pour coucher
Près le gibet de Montfaucon
Des filles y avait à foison
Faisant chère démesurée »
 
En 1527, un autre poète Clément Marot, touché par la pendaison du vieux seigneur de Semblançay, inversa les rôles en imaginant que c'était son juge, le lieutenant Maillart, qui était mené au supplice par Semblançay !
 « Lorsque Maillart, juge d'Enfer, menait
À Montfaucon Semblançay l'âme rendre,
À votre avis, lequel des deux tenait
Meilleur maintien pour vous le faire entendre
Et Semblançay fut si ferme vieillard
Que l'on croyait pour vrai
Que c'est lui qui mena pendre
À Montfaucon le lieutenant Maillart »
 
Nous allons sauter les siècles pour aller vers celui qui, en littérature, fut certainement le plus hanté par l'horrible gibet, et le cita maintes fois dans son œuvre : Victor Hugo qui lui consacra dans « La légende des siècles » tout un poème intitulé « Le Gibet de Monfaucon »

 « On voit dans le Paris de Philippe le Bel
On ne sait quel difforme et funèbre édifice ;
Tas de poutres hideux où le jour rampe et glisse…
Terrible, il apparaît sur la colline infâme !
Les autres monuments, où Paris met son âme,
Collèges, hôpitaux, tours, palais radieux
Sont les docteurs, les saints, les héros et les dieux ;
Lui misérable, il est le monstre !
Fauve, il traîne son funeste escalier qui dans la mort finit…
Il est la colonnade immonde du supplice…
La nuit il semble croître, et dans le crépuscule
Il a l'air d'avancer sur Paris qui recule !
Fuyez, blancs oiseaux devant ce sombre épouvantail ! »
 
Et bien entendu, c'est dans « Notre Dame de Paris » qu'il en parla le plus, le décrivant dans ses détails les plus pointus en se basant sur les textes d'un historien de Paris du XVIIesiècle, Henri Sauval, et imaginant en final les squelettes de Quasimodo et d'Esméralda retrouvés enlacés à Montfaucon !

C'est aussi en utilisant l'image du gibet qu'il lança à Napoléon III dans « Les Châtiments » un sévère plaidoyer contre la censure et la peine de mort.
 « On est Tibère, on est Judas, on est Dracon ;
Et l'on a Lambessa, n'ayant plus Montfaucon.
On forge pour le peuple une chaîne ; on enferme,
On exile, on proscrit le penseur libre et ferme »
 
À son tour, Théophile Gauthier dans « Le Capitaine Fracasse » se servit du Gibet de Montfaucon pour décrire des scènes de supplices et Gérard de Nerval incorpora « La Ballade des pendus » dans un récit intitulé « Les Repues franches de maître François Villon ».

Enfin, arrivés dans l'univers poétique du XXe siècle, il aurait été étonnant que nos poètes n'aient pas été eux aussi attirés par les appels de Montfaucon ! Voici ce qu'en dit Georges Brassens dans « Le moyenâgeux »
 « Ah ! que n'ai-je vécu, bon sang !
Entre quatorze et quinze cent.
J'aurais retrouvé mes copains
Au Trou de la pomme de pin,
Tous les beaux parleurs de jargon,
Tous les promis de Montfaucon,
Les plus illustres seigneuries
Du royaum' de truanderie.
Après une franche repue,
J'eusse aimé, toute honte bue,
Aller courir le cotillon
Sur les pas de François Villon,
Troussant la gueuse et la forçant
Au cimetièr' des Innocents,
Mes amours de ce siècle-ci
N'en aient aucune jalousie.
Je mourrai pas à Montfaucon,
Mais dans un lit, comme un vrai con,
Je mourrai, pas même pendard,
Avec cinq siècles de retard.
Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François,
Et que j'emporte entre les dents
Un flocon des neiges d'antan...
Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François...
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux. »
 
 Et Serge Gainsbourg d'enchaîner dans « Laissez-moi tranquille »

 Laissez-moi
Allez sans esclandre
Mes chatons
Allez vous faire pendre
Allez donc
Ailleurs qu'à mon gilet
À quoi bon
Je n' suis pas le gibet
D' Montfaucon
Laissez-moi
Laissez-moi tranquille
 
Enfin en 1998, Luc Plamandon, dans sa comédie musicale « Notre Dame de Paris », évoquait évidemment l'édifice funeste dans la chanson : « Danse mon Esméralda »
 Quand les années auront passé
On trouvera sous terre
Nos deux squelettes enlacés
Pour dire à l'univers
Combien Quasimodo aimait
Esméralda la zingara
Lui que Dieu avait fait si laid
Pour qu'il l'aide à porter sa croix
Mangez mon corps, buvez mon sang
Vautours de Montfaucon
Que la mort au-delà du temps
Unisse nos deux noms
 
Ainsi, fut chantée à travers les siècles « La ballade des pendus » du gibet de Montfaucon.

Jeannine Christophe
_______________________________________________________
1 Article paru dans La Gazette du Canal n°32 (automne 2002) réactualisé en 2009.
 

Autrefois la Mi-Carême dans le 10e - par Jeannine Christophe le 18/02/2009 @ 22:02

Voilà revenu le temps de la Mi-Carême, du Mardi gras et des carnavals, aussi nous remettons en première page cet article déjà paru sur notre site, et qui vous rappelle comment ces fêtes étaient célébrées autrefois dans notre arrondissement.

En ces temps-là, on fêtait la Mi-Carême .... *

Char10.jpg

Mi-Carême : Char du Comité des Fêtes du 10e en 1912

 En 1912 (date inscrite sur la carte), c'en est déjà fini de la fête d'antan, Carnaval est mort et avec lui les folles cavalcades d'une foule en délire, déguisée et masquée, vivant les jours gras de la semaine précédant le carême (du jeudi gras au mercredi des Cendres) dans une orgie effrénée de nourritures et de boissons. C'était la descente de la Courtille qui marquait le gigantesque point final du défilé populaire dit du « Boeuf gras » avec ses débauches en tout genre, ses lancers jusqu'à l'écœu­rement de mets les plus variées, ses jets de farine, d'ordures, de confettis et de serpentins.

La cavalcade descendait la Haute-Courtille (rue de Belleville), passait par la Barrière de La Courtille (ou de Belleville), empruntait la Basse-Courtille (rue du Faubourg-du-Temple), où se trouvaient les bals champêtres, les guinguettes et les cabarets populaires qui attiraient le tout Paris des nantis venus s'encanailler ces jours-là avec le peuple des faubourgs. Les plus célèbres de ces cabarets étaient Le Tambour Royal du sieur Ramponneau et La Courtille (plus tard la Cour de la Grâce-de-Dieu) de son rival Gilles Desnoyers (Courti, vieux mot picard, désignant un jardin champêtre où l'on aimait se divertir et boire les jours de fête). Le défilé aboutissait ensuite à la place du Château-d'Eau (Place de la République), puis s'engouffrait dans les Grands Boulevards, et se dispersait enfin, la nuit venue, dans la liesse générale.

Au cours du 19ème siècle, les barrières des octrois disparaissent, et avec elles est morte la descente en liberté et inorganisée de la Courtille. Dès 1890-1900, la fête devient policée, réglementée et organisée. Elle est alors prise en main par les groupements patronaux du Commerce et de l'Alimentation et par des Comités d'organisation de cortèges de Mi- Carême (sur la carte, le Comité des Fêtes du 10e arrondissement). On ne dévore plus que des yeux les oies grasses, les bœufs, les cochons, et de plus ils sont en carton-pâte avec de grosses têtes en fausse citrouille ou en faux fromage. Les chars qui défilent évoquent encore les grands festins populaires d'autrefois; ils représentent allégoriquement l'Alimentation, la Cuisine, la Charcuterie, etc. Les chars publicitaires commencent à arriver et la réclame puis la publicité vont alors envahir la rue !

Le char, que l'on voit sur la carte, symbolise l'Abondance régnant sur le monde (femme ailée avec sa corne d'abondance et derrière elle une mappemonde), il est encadré de gardes républicains à cheval et de membres municipaux de surveillance qui séparent à présent le public du spectacle. La foule est massée bien sagement sur les trottoirs (peut-être la rue du Faubourg-du-Temple), les balcons sont peuplés de monde et décorés de drapeaux.

Pourtant la Mi-Carême, bien que totalement sous le contrôle des autorités préfectorales, représente encore la fête avec ses gigantesques défilés spectaculaires de chars et de landaus regroupant quelque 1500 figurants s'étalant sur plus de trois kilomètres et durant un minimum de six heures. Voici, comment en ce début de siècle, le journal La Paix décrivait notre arrondissement à l'heure joyeuse de la Mi-Carême : « Au départ de la Villette, comme à l'hôpital Lariboisière et dans les ateliers de la gare du Nord, les toits sont couverts de curieux, les charpentes d'une maison en construction plient sous le poids des enragés qui s'y sont logés… ». En ces temps-là, on savait faire la fête dans la rue ! **

 

Foule.jpg

La foule sur les Grands Boulevards un jour de Mi-Carême 

Jeannine CHRISTOPHE

* Article paru dans La Gazette du Canal n° 11, mars-avril 1995, réactualisé en 2009.

** Aujourd'hui un Carnaval renaît dans Paris empruntant à peu près le même itinéraire que celui décrit dans cet article; d'autres festivités, surtout des carnavals d'enfants, se déroulent aussi localement dans l'arrondissement.



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