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Fortunée Hamelin
- par Marie-Ange Daguillon le 24/01/2010 @ 18:13
L'HÔTEL DE BOURRIENNE
LA CHAMBRE DE FORTUNÉE
On sait que le Faubourg Poissonnnière est reconnu pour ses beaux petits hôtels particuliers qu'on vous invite vivement à découvrir*, mais on connait peu le nom des personnes qui les habitèrent successivement et qui y laissèrent leur trace personnelle en décorant les lieux, décor encore visible aujourd'hui pour certains, ainsi en est-il du boudoir de Fortunée Hamelin, l'une des premières occupantes de l'hôtel avant Bourrienne, secrétaire de Bonaparte.

Fortunée Hamelin par Appiani
(d’après Edmond Ronzevalle : Paris 10e)
Les merveilleuses du Directoire, rescapées de la Terreur, n'ont-elles eu de l'audace que dans la frivolité, se parant de robes à l'antique, osant les tissus les plus transparents pour exorciser des souvenirs tragiques ? On se rappelle Juliette Récamier, à demi allongée sur sa méridienne dans le tableau de David, et bien sûr Joséphine de Beauharnais, arrêtée pendant la Révolution puis couronnée par Napoléon.
Lors d’une visite de l'hôtel de Bourrienne, au 58 rue d'Hauteville, Histoire et Vies du 10e a fait découvrir Fortunée Hamelin, une autre belle créole au visage mutin encadré d'un savant désordre de boucles noires à la romaine, « une fort jeune femme, gaie, vive, aimant à rire et provoquant parmi ses amis cette joie confiante inséparable d'une réunion de quatre ou cinq personnes liées ensemble (…). Son esprit avait de la malice, et souvent cette malice de chatte avait les griffes un peu longues. Mais je crois que, comme les chats aussi, elle ne les allongeait que lorsqu'on lui marchait sur les pattes ou sur la queue. » Fortunée est ainsi décrite dans les mémoires de la Duchesse d'Abrantès, alias Madame Junot, dépeignant un « Bonaparte intime ».
La rue d'Hauteville grimpe un peu tristement des Grands Boulevards vers l'église Saint-Vincent de Paul, traversant le marais de Paradis. Non loin de là, s'élevait la prison Saint-Lazare où André Chénier composa ses ultimes poèmes, dont l'Ode à la jeune captive dédié à la belle Aimée de Coigny, aristocrate emprisonnée. André Chénier a été guillotiné sous la Terreur, Aimée a survécu. Aimée, Fortunée, des prénoms incroyables pour des merveilleuses !
Ni le prénom ni le nom de Fortunée Hamelin ne sont restés attachés à l'hôtel de Bourrienne, ainsi appelé en raison du propriétaire, un proche de Bonaparte, qui a succédé à notre merveilleuse…plus du tout fortunée, après s'être ruinée en travaux de décoration. Et pourtant, c'est l'histoire secrète de Fortunée qui fait rêver aujourd'hui, par les rares indices découverts en pénétrant dans cet hôtel de Bourrienne, témoignage d'un Directoire intime bien peu connu.
Coincé entre la Révolution et l'Empire, le Directoire « gouvernement d'une classe politique défendant encore une Révolution menacée, et fille déjà d'une Révolution arrivée » (1) a réussi en quelques années à évoquer un style, un néo-classicisme léger et aérien. La guerre continue, c'est la crise financière, des émeutes de la faim sont réprimées en 1795. Mais des nouveaux riches, comme le père de Fortunée, industriel du sucre aux Antilles, ont réussi à profiter de la spéculation sur les denrées coloniales, des fournitures aux armées ou de la vente des biens nationaux. Le luxe réapparaît, les salons rouvrent. Après la Terreur, certains ont le sentiment d'être des survivants et osent vivre leurs plus fous désirs. Sade écrit en 1797 La Nouvelle Justine ou les infortunes de la vertu ; Restif de la Bretonne réplique en 1798 avec L'anti-Justine ou les Délices de l'amour.
Passés la façade et le vestibule, sans charmes particuliers, on traverse tout d'abord quelques belles pièces, de style Directoire puis Empire, où l'inspiration antique produit d'harmonieux décors, alliant l'élan de la verticalité à une certaine sobriété des motifs et des tons. Un décor de toute beauté mais qui ne surprend pas. Puis, on découvre un joyau bien caché: la chambre de Fortunée, délicieux boudoir Directoire. Un boudoir désignait une petite pièce élégante où la maîtresse de maison pouvait se retirer pour être seule en boudant la compagnie ou s'entretenir avec des intimes. Il était devenu un lieu érotique au XVIIIe siècle, comme le rappelle le titre d'un autre ouvrage célèbre de Sade, paru en 1795 La Philosophie dans le boudoir.
Dans une alcôve, un petit lit à chapiteau Directoire de jeune fille contraste avec la luxuriance du décor mural qui n'est pas sans évoquer une Rome des tropiques. En médaillon au plafond sont représentés Psyché et Amour, amants chastement dénudés s'élevant ensemble dans le ciel comme deux corps abstraits, roses décors aux attributs sexuels cachés. Sur les murs clairs, c'est tout un bestiaire bariolé: fleurs, cygnes, petits oiseaux voletant, flambeaux se dressant de manière un peu équivoque.
En ces dernières années du XVIIIe siècle, Psyché et Amour est un sujet très apprécié. Murat a acquis en 1796 le marbre de Canova Psyché ranimée par un baiser de l'Amour. Gérard, élève de David a exposé son tableau Psyché et l'amour au Salon de 1798 où il a suscité un vif enthousiasme. Et n'est-ce pas précisément une belle histoire que celle de Psyché et Amour, propre à toucher ceux qui se sentent revivre après la Terreur ?
« Le conte d'Amour et Psyché est le cœur ténébreux et resplendissant des Métamorphoses » (2) d'Apulée. Dans ce roman latin du IIe siècle après J.C., le jeune Lucius, voyageant en Grèce et obsédé par la magie, apprend que son hôtesse est sorcière, veut se transformer en oiseau, se trompe et devient un âne. Il fait dès lors l'apprentissage de la vie misérable réservée aux animaux tout en gardant son esprit humain. Dans une caverne, il entend conter l'histoire de Psyché, personnification de l'âme, dont l'inconstance est symbolisée par un papillon volant au-dessus de sa tête. Psyché est aimée par le dieu Amour sans être autorisée à le voir et « rien n'est plus doux et plus terrible que cet amour entre les extrêmes du monde, qui s'accomplit dans la tendre prison de deux corps humains »(2). Mais Psyché pèche par curiosité, et « découvre la plus douce et la plus suave de toutes les bêtes féroces » (3). Elle doit ensuite expier et subir maintes épreuves, se retrouvant au royaume des morts, mais finissant par être rendue immortelle et emportée au ciel.
C'est sans doute avec de l'argent pas très honnêtement gagné qu'a pu être réalisée dans la chambre de Fortunée cette mise en scène intime de Psyché et Amour. N’est-ce pas troublant ? D'un côté, des moyens financiers obtenus grâce à quelque spéculation coloniale, de l'autre une œuvre prônant l'amour aveugle, une union extatique possible après les terribles épreuves, dans un Eden tropical foisonnant de couleurs.
Quelle fut la vie de Fortunée dans son boudoir, dans son hôtel pendant le Directoire puis ailleurs à Paris sous l'Empire et la Restauration ? Merveilleuse fanée, qu'est-elle devenue ?
Fortunée donne encore signe de vie en 1829, alors qu'entre en scène un autre personnage qui va bien involontairement être à l’origine d’une nouvelle page de l'histoire de l'hôtel de Bourrienne, Honoré Balzac, qui ne se fait pas encore appeler « de ». A 26 ans, en 1825, écrivant déjà tout en se lançant dans l'édition, il est séduit par une veuve expérimentée, …la Duchesse d'Abrantes, qui nous a laissé une description si flatteuse de Fortunée. En 1827, ruiné par une imprimerie, Balzac acquiert une fonderie de caractères. Un an après, il n’échappe à la banqueroute que par sa cession au rejeton d’une autre maternelle maîtresse, Laure de Berny. Saint-simonien convaincu, Alexandre Deberny n’est pas un homme de lettres et de dettes à la manière de Balzac : il abandonne sa particule et fera prospérer la fonderie, célèbre jusqu’au XXe siècle sous le nom de Deberny-Peignot. Son fils, Charles Tuleu, deviendra en 1886 propriétaire de l’hôtel de Bourrienne; il restaurera l’édifice et installera ses ateliers au fond du jardin.
En 1829, après les faillites financières, Balzac commence à connaître le succès littéraire avec Le dernier chouan, et à fréquenter le monde, introduit par Madame d'Abrantes auprès de quelques douairières, dont…Fortunée Hamelin. L’ancienne muse du consulat tient toujours salon sous la Restauration, à nouveau enrichie par la spéculation immobilière. Elle a même une rue à son prénom, l’avenue Fortunée, percée en 1825 près des Champs-Élysées. Endetté à vie, Balzac mourra en août 1850 dans sa demeure de la rue Fortunée, rebaptisée rue Balzac.
Imaginons qu’il fasse parler une dernière fois l'ancienne belle du Directoire « Paris, dit-elle, est une terre bien hospitalière; il accueille tout, et les fortunes honteuses, et les fortunes ensanglantées. Le vice et l'infamie y ont droit d'asile. La vertu seule y est sans autel. Oui, les âmes pures ont une patrie dans le ciel » (4).
Et sur ce, laissons Fortunée finir par s'envoler, comme Psyché…
Marie-Ange Daguillon
L’Hôtel de Bourrienne, croquis de Jérémie Krol
Notes
(1) François Furet : Histoire de la Révolution, 1770-1880
(2) Pietro Citati : La lumière et la nuit
(3) Apulée : L'âne d'or ou les métamorphoses
(4) Honoré de Balzac : Sarrazine (1830)
En cette période de grands procès "politiques", rappelons celui de Marguerite Steinheil, liée pour plusieurs raisons au 10e, et dont vous découvrirez ici l'histoire rocambolesque.1
L'affaire de l'impasse Ronsin
Sur les boulevards les camelots chantent : "Elle est à Saint-Lazare, elle n'est plus souriante..." : Elle", c'est Marguerite Steinheil, la fameuse "connaissance" du président Félix Faure 2, dans les bras de laquelle il aurait rendu son dernier soupir ! Six ans après cet énorme scandale politique, Mme Steinheil se retrouve au coeur d’une mystérieuse affaire criminelle : dans une chambre de sa maison, impasse Roussin à Paris, on la retrouve ligotée auprès du cadavre de son mari et de sa mère, elle désigne comme auteur du crime l'un de ses ex-amants.

Mme Steinheil
Elle est accusée de complicité dans ce double assassinat. Le 4 novembre 1908, "l'élégante", "l'exquise" Parisienne est enfermée à "Saint-Lago" (ndlr : Saint-Lazare, en argot), à la pistole 12, entre deux prévenues de droit commun ! Elle mange peu, boit du thé qu'elle fait elle-même, ne s'entretient qu'avec son aumônier protestant et son avocat.
Cependant un admirateur ne l'a pas oubliée qui lui envoie pour ses étrennes une bague "en pieux hommage à qui vous savez" (ndlr : Félix Faure).
Son procès s’ouvre le 3 novembre 1909 à Paris en Cour d’assises. Il est très médiatisé, on y apprend qu'elle a beaucoup d’admirateurs princiers, dont le roi Sisowath du Cambodge, le grand-duc de Russie, le futur prince de Galles... L’opposition cherche à faire de cette affaire un procès politique et l’on accuse Mme Steinheil d’avoir empoisonné Félix Faure, pour le compte du « syndicat juif », parce que le Président s’était déclaré hostile à la révision du procès Dreyfus.
Le 14 novembre 1909, après la plaidoirie de son avocat de plus de 7 heures, elle est acquittée, bien que le juge ait qualifié son discours de « tissus de mensonges ». On a pensé qu’elle ne pouvait être la meurtrière de son époux et de sa mère, mais on s’interroge encore sur l’identité du meurtrier : Serait-ce l'un de ses amants princiers ? Car l’affaire a été vite étouffée pour raison d’État.

Mme Steinheil en cour d'assises
Après son procès, elle vivra à Londres sous le nom de Mme de Serignac, rédigeant ses mémoires. Le 26 juin 1917, elle devint Lady Abinger par son mariage avec Robert Brooke Campbell Scarlett, baron Abinger, décédé lui de mort naturelle en 1927 ! Elle décèdera le 18 juillet 1954 dans une maison de repos à Hove, comté de Sussex.
Jeannine Christophe
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1 Marguerite Steinheil est actuellement à la mode puisque paraissent dans la revue Timbres Magazine de Novembre et de Décembre deux articles sur elle sous la plume de Serge Zeyons et qu'a été diffusé à la télévision sur France 3 le 7 novembre un téléfilm : "La maîtresse du Président " dans lequel Cristina Reali incarnait Marguerite Steinheil et Didier Bezace était Félix Faure.
2 C'est au sujet de Marguerite Steinlen que la fameuse phrase a été prononcée au moment du décès de Félix Faure mort dans ses bras : " Le président a-t-il toujours sa connaissance ? non, elle est partie par une porte dérobée ! ". Rappelons aussi que Félix Faure était un enfant du 10e, né au 65 rue du Faubourg-Saint Denis, son père tenait magasin de meubles, rue du Faubourg-Saint-Martin. D'autre part, en tant que président de la République, Félix Faure, a inauguré en 1896 l'actuelle mairie du 10e, une plaque mosaïquée en haut des escaliers d'honneur de la mairie le rappelle.
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