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Petites et grandes demeures du 10e arrondissement *
Alors que vient de se dérouler la quinzaine 2010 d'« Ensemble nous sommes le 10e» dont le thème était : « Habitats du monde » , voir ici, il nous a paru intéressant de vous rappeler que le 10e a possédé la plus petite maison ** de Paris et ce qui fut considéré en son temps comme le plus grand immeuble de Paris.

La « plus petite maison » de la capitale
Dans un de ses numéros de 1897, la revue La Nature s'excuse auprès de ses lecteurs de leur avoir donné une fausse information, le 7 novembre 1896, au sujet de « la plus petite maison de Paris ». De très nombreuses lettres étaient alors parvenues à la rédaction pour signaler que la plus petite habitation était située, sans aucune contestation possible, au n° 39 de la rue du Château-d'Eau.
En effet, il ne peut exister demeure plus exiguë puisque, construite entre deux immeubles de six étages : les nos 37 et 41 qui l'encadrent, elle présente des dimensions plus qu'insolites : une façade d'à peine 1 m 40 de largeur, une profondeur ne dépassant pas les 3 m et une hauteur atteignant tout juste les 5 m. Au rez-de-chaussée, on découvre une modeste boutique sans aucune communication avec l'étroite pièce de l'unique étage dont l'accès se faisait, au début du siècle, par l'appartement du premier étage de l'immeuble du n° 41.
Cette aberration architecturale aurait été le résultat d'une vilaine querelle de succession. Il existait là un passage entre les rues du Faubourg-Saint-Martin et du Château-d'Eau, or une mésentente entre les héritiers de ce minuscule terrain les auraient conduits à le condamner en élevant cette curieuse demeure.
Mais qui pouvait bien l'habiter ?
Selon l'auteur de l'article de La Nature de 1897 « l'étroite et modeste échoppe du petit immeuble était occupée par un cordonnier du nom de Geoffroy qui y logeait et y travaillait depuis plus de quarante ans, en gagnant honorablement son existence malgré l'exiguïté de la pièce ». Ce témoignage prouverait donc que la demeure avait été construite avant 1856 par un illustre inconnu et non édifiée en 1900, comme on le pensait, par l'architecte Georges Debrié (1856-1909) à qui l'on doit une oeuvre bien plus prestigieuse en l'école municipale du n° 4 de la toute proche rue Pierre-Bullet.
Et par qui donc était occupée l'unique pièce de l'étage ?
Toujours, selon La Nature, la pièce du haut était occupée par ? ... un bébé ! « Ne dormant que dans un berceau, ses parents avaient jugé qu'ils lui donnaient là une chambre à coucher suffisante et qu'ils pouvaient aisément le surveiller par le n° 41 de la rue du Château-d'Eau ».
La carte postale ci-dessus, datée de 1906, montre que l'échoppe était toujours une cordonnerie, pratiquée ici depuis 1856 : un cordonnier du nom de J. Richard l'occupe « en fabriquant et réparant des chaussures en tout genre, sa pâte à chaussure entretient les chaussures vite et bien, sans aucun acide » (l'écologie est déjà de mise !). Des rideaux sombres obscurcissent la fenêtre du premier étage : un bébé y dormirait-il encore ? De nombreux curieux viennent voir cette insolite maison et notre cordonnier se fait, et plaisir et de la publicité, en se faisant photographier avec eux !
Une photographie de 1996 de la petite maison révèle qu'elle était toujours placée sous le signe du bébé ! Puisqu'à la place du cordonnier puis d'un bijoutier et, après avoir longtemps été fermée, livrée aux seuls regards de rares touristes qui avaient lu dans quelques guides d'un « Paris insolite » que se nichait ici la plus petite construction de la capitale, la boutique était devenue un magasin de confection pour enfants, s'y était installé « Sylvain B. fabricant de vêtements pour baby et enfants en gros et demi-gros » et ce malgré les dimensions plus que réduites de la pièce ! Au magasin de Sylvain a succédé "Jeux ludiques", ne pas s'y méprendre il s'agissait toujours de confection enfantine ! le lieu est à nouveau fermé après avoir été un dépôt de vêtements toujours pour enfants !
Quel est son sort en 2010 où elle est fermée ? On a pensé un moment qu'elle pourrait peut-être devenir le « petit musée des plus petites maisons de poupées » !

La petite maison en 2010 (Photo M. Tiard)
Et la « plus grande maison » ?
Au n° 131 de la rue du Faubourg-du-Temple, là où se tenait au XVIIIe siècle le cabaret de la Courtille de Gilles Desnoyers, s'ouvre la curieuse « Cour de la Grâce-de-Dieu » d'une longueur de 133 m et d'une largeur minimum de 3,50 m. M. Meyer, propriétaire de cette voie privée et directeur du théâtre de la Gaîté la dénomma ainsi en 1870, en souvenir de l'énorme succès de la pièce dramatique de Dennery et de Gustave Lemoine « La Grâce de Dieu » jouée en son théâtre.
Ce vaste ensemble offre une belle homogénéité architecturale dans ses bâtiments bas et ses pavillons. En 1850, il était alors plus qu'insolite de regrouper en un seul et même lieu un aussi grand nombre de logements populaires (précurseurs de nos HLM) et de ce fait, il fut considéré comme « le plus grand immeuble de la capitale ».
Jeannine CHRISTOPHE
_____________________________________________
* Article paru dans La Gazette du Canal n°16 (été 1996), réactualisé en 2010
** L'exposition d'HV10 qui s'est tenue à la mairie du 10e a montré les différentes étapes des transformations de la petite maison et ses divers occupants.
La journée historique du 1er mai 1906 à la Bourse du Travail,
3 rue du Château-d'Eau, Paris 10e [1]
A l'occasion du 1er mai 2010, rappelons les manifestations qui eurent lieu le 1er mai 1906, et qui furent qualifiées de "Journées historiques" car elles donnèrent l'élan à de nouvelles conceptions et organisations du travail.
La Bourse du Travail était le pôle de réunion des syndicats et des grévistes, mais elle n’organisait en aucun cas les grèves, elle devait rester apolitique et neutre, assurant uniquement le côté matériel en temps de grève et jouant même un rôle de médiateur.

Sur la Banderole on lit :
" A partir du 1er mai 1906, nous ne travaillerons que 8 heures par jour !"
La CGT, créée en 1895, absorba en 1902 les Bourses du Travail de province, longtemps dirigées par le jeune militant libertaire Fernand Pelloutier [2].
Elle organisa, à Paris notamment, une grande manifestation ouvrière, qu’Eugène Dabit dans son ouvrage « Hôtel du Nord » décrit comme « un défilé d’hommes débraillés et gueulards... une églantine à la boutonnière...chantant l’Internationale ».
Clemenceau, président du Conseil et ministre de l’Intérieur de 1906 à 1908, surnommé « le sinistre de l’intérieur et le briseur de grèves » agit très énergiquement.
Il envoya, avec le consentement du préfet Lépine 45 000 hommes de troupe dans la capitale, fit évacuer par la force les grévistes de la Bourse et arrêter les secrétaires de la CGT. Il y eut de violentes bagarres entre des manifestants et des charges de policiers montés, autour de la Bourse, rue du Château-d'Eau, boulevard de Magenta et Place de la République, on procédera à 800 arrestations dont 200 seront maintenues.
Lors de cette journée, s’affirmèrent essentiellement les mots d’ordre lancés depuis longtemps par la CGT :
- Liberté pour un syndiqué de faire partie, hors son groupement corporatif, de n’importe quelle organisation politique ;
-
Généralisation de la grève à tous les travailleurs ;
-
Et surtout réduction de la journée de travail à 8 heures, comme le proclame la banderole accrochée à la façade de la Bourse : « À partir du 1er mai 1906 nous ne travaillerons que 8 heures par jour ! ».
Une loi de 1900 avait fixé la journée de travail à 10 heures pour les femmes et les enfants, et à 12 heures pour les hommes. Ce fut le début de la longue lutte pour un nouveau rythme de vie, résumé dans la formule magique des fameux « Trois-Huit », se résumant ainsi : « 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil ».
Un chansonnier avait même écrit pour ce 1er mai 1906, la chanson des "Huit heures", dont un couplet disait :
Si nous voulons,
Aux fusillades de Fourmies...
À leurs bourgeoises infamies,
À tous les crimes de jadis,
Opposer la saine concorde,
Le Premier mai 1906,
Il faudra que nos huit heures,
On nous les accorde.
Cette revendication si invraisemblable à l'époque échouera en 1906, elle ne sera acquise qu’en 1919 ! Mais des mesures sociales importantes furent tout de même obtenues en cette année1906 :
-
Le 13 juillet, une loi rendit obligatoire le repos hebdomadaire pour tous.
-
Le 25 octobre, Clemenceau créa le premier ministère du Travail, auprès duquel les délégués des travailleurs pouvaient enfin se faire entendre, sinon être écoutés !
Quant au 1er mai, considéré depuis 1890, comme la journée de lutte des travailleurs, il fallut attendre les lois des 30 avril 1947 et 29 avril 1948 pour qu’il soit reconnu « Jour férié et chômé », celui de la « Fête du travail », soit presque un demi-siècle plus tard !
Jeannine CHRISTOPHE

« Les trois Huit » :
L'Assiette au beurre, n° 265, 28 avril 1906, ill. de Grandjouan
[1] Article paru dans « La Gazette du Canal » n° 13, octobre-novembre 1995, réactualisé en 2009.
[2] Fernand PELLOUTIER : « L'anarchisme et les syndicats ouvriers » : Les temps nouveaux, 20 octobre 1895.
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