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Si nous voulons être les acteurs
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Antoine Prost (Le Monde 14/11/2019)
  

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Le Choléra à Paris - le 10/04/2020 @ 00:00 par HV10

En ces temps de pandémie mondiale due à un Coronavirus dit Covid-19, rappelons l'épidémie mondiale qui sévit à partir de 1832 sous le nom de Cholera-morbus, toutes les deux à quelques 200 années de distance avaient les mêmes origines, la même diffusion et les mêmes conséquences causant des milliers de décès.

LE CHOLÉRA À PARIS (1)et le 10e arrondissement
par le + Prof. Jean -Paul Martineaud
(Hôpital Lariboisière)

et-le-cholera-s-abattit-sur-paris-1832.jpg

 « Angelo faisait mille réflexions rouges et noires. Il était très effrayé et glacé des pieds à la tête ; à quoi s’ajoutait toujours une violente envie de vomir à cause de l’odeur sucrée et de la grimace des morts. »                          
          
Jean Giono. Le hussard sur le toit.

L

e choléra, ce mal qui répand la terreur, s’est acharné sur Paris et particulièrement sur notre petit secteur de l’agglomération urbaine pendant une large seconde moitié du xixe siècle.

Originaire d’Asie où il sévissait depuis des temps immémoriaux, il fut introduit en Europe à partir de l’Asie Mineure par des commerçants dans les années 1820. L’épidémie se répandit vite dans tout le continent et, en une dizaine d’années, elle fit déjà plus d’un million de victimes en Allemagne, Angleterre et France. Le choléra de Provence si admirablement romancé par Jean Giono en fut une des manifestations les plus terriblement spectaculaires.

Cette affection, extrêmement contagieuse est due au vibrion cholérique qui ne sera mis en évidence qu’en 1883 par Robert Koch (celui du BK !). Elle est transmise par voie hydrique (eaux polluées, linges souillés, vomissements, déjections) et a une période d’incubation très brève. Aussi le début de cette toxi-infection est-il particulièrement brutal chez un sujet en bonne santé apparente. Les signes sont essentiellement digestifs, douleurs abdominales, diarrhée liquide (jusqu’à soixante selles par jour), vomissements incoercibles. La déperdition hydrique de plusieurs litres dès le premier jour entraîne une déshydratation aiguë, une anurie et un collapsus cardio-vasculaire. « Les extrémités prennent une teinte bleuâtre. Le nez, les oreilles, les doigts se cyanosent, des plaques de même nature apparaissent sur le corps. La peau dépourvue d’élasticité se laisse plisser lorsqu’on la pince et garde l’empreinte qu’on lui donne. La voix est éteinte, l’haleine a une odeur nauséeuse qu’il est impossible de décrire mais qu’on n’oublie plus quand une fois on l’a sentie. Le calme apparaît enfin. La mort n’est pas loin. » (Jean Giono.) Elle survient du fait de la défaillance circulatoire en 2-3 jours dans un cas sur deux ou trois, car on peut survivre à l’atteinte.

Dans cette évolution défavorable, le rôle du terrain est essentiel : les organismes affaiblis, malnutris, accablés par un travail harassant et souffrant d’affection intercurrente sont pratiquement condamnés. Comme, à l’époque, on ne connaissait pas la cause de la maladie, on était totalement démuni de traitement et on ne découvrit le rôle préventif de l’hygiène générale, de l’épuration des eaux et de l’isolement des malades que progressivement.

Sur Paris, la première grande épidémie s’abattit pendant le printemps et l’été 1832 et répandit une terreur sans égale parmi la population. Cela débuta à la mi-Carême et la « bombe » éclata à la lisière du l0e pendant le Carnaval du 19 mars. Henri Heine en a décrit la première manifestation : « Les Parisiens se trémoussaient avec d’autant plus de jovialité sur les Boulevards et l’on aperçut même des masques parodiant la couleur maladive ...raillant la crainte de la maladie et la maladie elle-même. Le soir du même jour, au milieu du bal populaire, le plus sémillant des arlequins sentit trop de fraîcheur dans ses jambes, ôta son masque et découvrit à l’étonnement de tout le monde un visage d’un bleu violet... » Et il ne fut pas seul ! Les morts furent enterrés si vite qu’on ne prit pas le temps de les dépouiller de leurs livrées bariolées et qu’ils reposaient dans leur tombe, gaiement, comme ils avaient vécu ! L’affolement apparut lorsqu’on s’aperçut que les masques n’étaient pas les seuls à succomber. Souvent on avait à peine le temps d’amener le malade à l’hôpital et beaucoup, dans les quartiers populaires, y arrivaient mourants, car les riches mouraient chez eux et en bien plus petit nombre. Au mois d’avril, on enregistra des poussées de 800 morts par jour.

La grande Peur enveloppa alors Paris. Les beaux quartiers se vidèrent vers la province. Dans les « mauvais » quartiers, du côté de l’Hôtel de Ville, de la rue Saint-Lazare, de la foire Saint-Laurent, du faubourg Saint-Denis ou de la Chapelle, les pauvres, les miséreux succombaient. Harassés par le travail, entassés dans des chambres étroites, mal aérées et sans soleil, réduits à aller chercher au robinet commun une eau plus ou moins polluée, n’ayant que des cabinets problématiques, ils étaient des victimes tout désignées pour le vibrion. Des maisons du l0e perdirent la moitié de leurs habitants et la vague épidémique décima (au sens propre du terme, 1/10) le prolétariat parisien. La plus célèbre victime fut Casimir Périer, le chef du gouvernement, bien aidé en cela par son médecin, l’illustre François Broussais, professeur à l’Hôtel-Dieu : ses méthodes anti-inflammatoires basées sur la « déplétion » par les saignées et l’application de sangsues, ne pouvaient qu’aggraver le cours d’une affection qui « vidait » ses victimes. En 6 mois, il y eut 18 500 décès sur une population de 700 000 âmes.

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Le 
Cholera-morbus sévit sur Paris

Naturellement le préfet de la Seine et le gouvernement furent incapables de faire face à une situation qui n’avait été prévue en aucune façon. Comment offrir assez de lits d’hôpitaux à cette marée humaine, ou simplement comment lui dispenser quelques soins ? Il n’y avait même plus assez de places dans les morgues hospitalières ! Comme l’argent qui permettait aux riches de fuir Paris était devenu la seule prévention de la mort, la colère populaire éclata et « emmena l’émeute comme le vent emporte le feu » (Victor Hugo). Ce fut en juin, à l’occasion des funérailles du général Maximilien Lamarque, héros de l’Empire, victime du choléra. Cette « révolte du choléra » fit plus de quatre cents morts. Le ministre du Commerce ordonna aux médecins, à cette occasion, de dénoncer les blessés par balle, afin de les faire passer en cours martiale. Heureusement il n’y eut pratiquement pas de dénonciations.

La catastrophe eut pour le l0e une conséquence importante, celle de hâter la décision de construction de l’hôpital du Nord (futur Lariboisière), même s’il a fallu 20 ans pour arriver au terme du processus. L’hôpital sera en effet inauguré en mars 1854 et pourra alors contribuer à la lutte contre le choléra. Il bénéficia aussi d’une autre conséquence, culturelle cette fois : en hommage à la population d’un secteur dramatiquement touché, une statue de marbre blanc, due au ciseau d’Antoine Étex fut installée dès l’ouverture de l’hôpital, dans la cour d’honneur. Elle représente la ville de Paris implorant le ciel pour les victimes du choléra[1].

Labiboisiere_-_marbre_dEtex_aux_victimes_du_cholera.JPG
              Marbre d'Antoine Etex "Aux victimes du Choléra",
          dans les jardins de l'hôpital Lariboisière,
     Aujourd'hui à la Salpêtrière.

Après ces débuts terrifiants, et pour des raisons qui appartiennent au génie propre de la maladie, le choléra se fit oublier jusqu’en 1840 où une nouvelle épidémie aurait fait plusieurs milliers de morts à Paris. Puis de nouveau, la maladie se mit en sommeil jusqu’en 1849, avec seulement quelques cas sporadiques. On se relevait à peine des massacres qui avaient mis fin à l’insurrection de juin 1848, qu’au printemps suivant, une nouvelle épidémie cholérique submergea Paris, y faisant 19 000 morts. Mais, fait surprenant, il n’y eut pas de panique, alors qu’on n’était ni mieux préparé, ni mieux équipé qu’auparavant et qu’on n’en savait guère plus sur la maladie, puisque les médecins disputaient toujours de savoir si l’affection était contagieuse ou pas. On monta à la hâte, pour recevoir diarrhéiques et vomisseurs, des baraquements dans les espaces aérés de la capitale. Pour ce qui est du quartier, ce fut sur le site des abattoirs de Montmartre (emplacement actuel du lycée Jacques-Decour) que furent accueillis des centaines de cholériques. Paradoxalement, les résultats ne furent pas plus mauvais, peut-être moins, que dans les grandes salles hospitalières de Saint-Louis ou de l’Hôtel-Dieu, qui favorisaient incontestablement les contagions croisées. Puis de nouveau l’affection ne se manifesta que de manière sporadique dans les années suivantes.

La reprise se produisit en 1854. Ainsi, l’année même de son ouverture, Lariboisière reçut son premier cholérique et enregistra ses premiers morts. Dès lors, l’histoire de l’établissement permet de suivre précisément l’évolution du fléau dans les quartiers les plus populaires et les plus défavorisés, donc les plus exposés de l’agglomération. Rien de sérieux ne se passa jusqu’en 1863, mais au cœur de cet été-là, on hospitalisa une vingtaine de cas avec une mortalité d’un cas sur deux. L’année suivante fut plutôt calme et presque tous les cholériques hospitalisés sortirent guéris : on était désormais habitué à l’affection, on isolait plus ou moins bien les malades et on faisait sans fièvre la déclaration au bureau adéquat de l’Hôtel de Ville. Il restait suffisamment à faire avec les autres maladies infectieuses et contagieuses, typhoïde, tuberculose, diphtérie, rougeole, variole, érysipèle, sans parler de la rage ou de la morve, pour occuper les hospitaliers !

En 1865, l’hôpital fut sollicité, une fois de plus, de mai à septembre, C’est à l’automne de cette année-là que l’hôpital reçut la visite de trois augustes savants venus pour tenter d’élucider le mystère de l’agent responsable du choléra, lequel faisait encore deux cents victimes par jour à Paris et Lariboisière en avait sa part. Claude Bernard, Louis Pasteur et Henri Sainte-Claire-Deville vinrent donc traquer le « miasme » sous les combles du pavillon VI. Pour cela ils établirent une communication à travers le plafond de la salle Grisolle où se trouvaient les cholériques et y adaptèrent un tube de verre réfrigéré dans lequel ils pulsèrent de l’air de la salle et l’y condensèrent. Puis Claude Bernard et Pasteur descendirent dans la salle pour y prélever du sang des malades et des poussières de balayage. De retour à l’Institut, ils mirent le tout en culture, mais ce fut un échec total : ils avaient seulement omis de prélever quelques excréta ! En 1866, il y eut une véritable reprise : au mois d’août, on recevait plusieurs cholériques dans la même journée et la mortalité était sévère. Toutefois, on s’aperçoit qu’on avait le diagnostic un peu rapide puisque, par exemple, deux autopsies redressèrent des diagnostics, montrant qu’il s’agissait dans un cas d’obstruction colique (par une pièce de 1 franc !) et dans l’autre d’étranglement intestinal.

Nouveau répit. En 1870, c’est la variole qui affecta très gravement les Parisiens, sans parler des carences liées aux privations du Siège. Résurgence du choléra en 1873 : les patients se pressent aux portes de l’établissement. On commence par leur affecter deux salles, une pour les femmes, une pour les hommes, qu’on ne refermera qu’au mois de décembre. Il faudra d’ailleurs leur réserver d’autres locaux.

Sous l’impulsion des autorités politiques, l’hygiène faisait des progrès à Paris, si bien que l’endémie cholérique n’était plus aussi pressante. En 1882 c’est, du fait des circonstances et du cycle des maladies infectieuses, une virulente épidémie de fièvre typhoïde qui submergea le 10e ; on fut obligé de réserver un tiers des lits de médecine d’hommes et un quart de ceux de femmes aux typhiques et il y eut de nombreuses morts.

Le fléau cholérique réapparut en 1883 mais surtout en 1884. Dès la fin du printemps les brancards faisaient la queue devant l’entrée de la rue Ambroise-Paré. On commença par réserver deux salles, puis des baraquements, mais malgré le grand nombre de décès, on était débordé, en commençant par l’amphithéâtre des morts. Le directeur épuisé était furieux contre l’Administration centrale qui ne faisait pas suffisamment pour venir en aide à son établissement. Aussi, pour rendre hommage au dévouement du personnel et se rendre compte de la situation sanitaire, le ministre du Commerce et de l’Industrie, en charge de l’Hygiène, accompagné du directeur des Bureaux de bienfaisance de Paris vint à l’hôpital. Il fut bientôt suivi par une délégation du Conseil municipal et par la Commission sanitaire, parce que l’épidémie n’en finissait pas. Ce fut seulement avec l’hiver que survint l’arrêt de la poussée. Puis on oublia transitoirement le choléra, car la typhoïde et la diphtérie accaparèrent, dans les années qui suivirent, l’attention et le dévouement des personnels hospitaliers. En effet, il ne s’agissait pas d’affections bénignes (deux membres du personnel contaminés par des malades en moururent en 1888), sans être généralement aussi mortifères que le choléra.

Le cycle de celui-ci toucha à sa fin avec le siècle. La dernière grande poussée meurtrière date de 1892. Après quelques cas isolés observés avant les chaleurs estivales, le 19 juillet de cette année-là, treize cholériques en état gravissime furent amenés aux urgences de Lariboisière. C’était le début d’un envahissement de l’hôpital et d’un nouveau cauchemar. Il fallut vider plusieurs salles de médecine des patients « ordinaires » et monter à nouveau des baraquements dans les jardins. Chaque jour des fiacres et des ambulances amenaient de nouveaux malades ; certains moururent avant même d’être identifiés. Heureusement si l’on peut dire, qu’il y avait une forte mortalité car cela dégageait des lits. Selon le principe des vases communicants, c’était alors l’amphithéâtre qui s’encombrait, si bien que les convois mortuaires faisaient la queue au portail du boulevard de la Chapelle pendant que les brancards se pressaient dans la cour d’entrée. On prit pour la première fois des mesures d’hygiène très sévères (pour l’époque !) : ainsi les cholériques étaient-ils strictement isolés et les cabinets d’aisance désinfectés, de même que les véhicules qui amenaient les cholériques. Le personnel, qui en plus devait se laver régulièrement les mains, avait les plus grandes difficultés à faire face à une telle situation. Aussi, pour récompenser (ou stimuler ?) son zèle, lui attribua-t-on la haute paye. Il y eut aussi des difficultés avec le service de l’état-civil de la mairie, dont les employés envoyaient les familles à Lariboisière pour l’établissement des certificats de décès, car la plus grande confusion régnait partout. Le directeur protesta vigoureusement mais il était tellement épuisé qu’on dut, le 1er août, lui accorder un congé d’un mois ! Le répit ne se manifesta qu’en octobre : à la fin du mois, l’affection était enfin en déclin. Les salles se vidèrent et on put les désinfecter puis refermer les baraquements. Les malades ordinaires purent de nouveau être accueillis. Vint alors le moment des récompenses pour le personnel et l’Administration ne lésina pas sur les médailles : elle distribua généreusement de l’or, de l’argent et du bronze selon les grades.

Et dans les années qui suivirent, on n’observa plus que des cas sporadiques de choléra. Mais la tuberculose prit la succession : des salles furent réservées aux phtisiques et, en 1899, quatre infirmières de l’établissement succombèrent à l’affection.

« J’ai dû être horrible ! Et toi, n’as-tu pas fait d’imprudences ? - Si, mais dans ce cas-là, la contagion se manifeste tout de suite. Je suis en avance d’une nuit et elle ne m’attrapera pas. » Ainsi, Jean Giono fait-il dialoguer deux survivants de l’hécatombe du choléra de Provence.

                                                                                                                                                 

on-doit-rentrer-chez-soi-de-bonne-heure.jpg
       On doit rentrer de bonne heure chez soi pour éviter la maladie !

                                                                              

 

(1) Article tiré du Bulletin n° 4 (2005) d'HV10 sur "La Santé dans le 10e" :
        Voir : http://hv10.org/articles.php?lng=fr&pg=69 

[1]Elle est en dépôt à la Salpêtrière, où on peut l’admirer sous le péristyle de la chapelle Saint-Louis.