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1er mai 1906 - par Jeannine Christophe le 01/05/2009 @ 11:25

 

 La journée historique du 1er mai 1906
à la Bourse du Travail, 3 rue du Château-d'Eau, Paris 10e [1]

Après les défilés du 1er mai 2009, il est bon de rappeler les manifestations qui eurent lieu le 1er mai 1906 et qui furent qualifiées de "Journées historiques" car elles donnèrent l'élan à de nouvelles conceptions et organisations du travail.

           La Bourse du Travail était le pôle de réunion des syndicats et des grévistes, mais elle n’organisait en aucun cas les grèves, elle devait rester apolitique et neutre, assurant uniquement le côté matériel en temps de grève et jouant même un rôle de médiateur.

Bourse.jpg
Sur la Banderole on lit :
" A partir du 1er mai 1906, nous ne travaillerons que 8 heures par jour !"

          La CGT, créée en 1895, absorba en 1902 les Bourses du Travail de province, longtemps dirigées par le jeune militant libertaire Fernand Pelloutier  [2].

         Elle organisa, à Paris notamment, une grande manifestation ouvrière, qu’Eugène Dabit dans son ouvrage « Hôtel du Nord » décrit comme « un défilé d’hommes débraillés et gueulards... une églantine à la boutonnière...chantant l’Internationale ». Clemenceau, président du Conseil et ministre de l’Intérieur de 1906 à 1908, surnommé « le sinistre de l’intérieur et le briseur de grèves » agit très énergiquement.

          Il envoya, avec le consentement du préfet Lépine 45 000 hommes de troupe dans la capitale, fit évacuer par la force les grévistes de la Bourse et arrêter les secrétaires de la CGT. Il y eut de violentes bagarres entre des manifestants et des charges de policiers montés, autour de la Bourse, rue du Château-d'Eau, boulevard de Magenta et Place de la République, on procédera à 800 arrestations dont 200 seront maintenues.

          Lors de cette journée, s’affirmèrent essentiellement les mots d’ordre lancés depuis longtemps par la CGT :

  •               Liberté pour un syndiqué de faire partie, hors son groupement corporatif, de n’importe quelle organisation politique ;
  •              Généralisation de la grève à tous les travailleurs ;

  •              Et surtout réduction de la journée de travail à 8 heures, comme le proclame la banderole accrochée à la façade de la Bourse : « À partir du 1er mai 1906 nous ne travaillerons que 8 heures par jour ! ».

           Une loi de 1900 avait fixé la journée de travail à 10 heures pour les femmes et les enfants, et à 12 heures pour les hommes. Ce fut le début de la longue lutte pour un nouveau rythme de vie, résumé dans la formule magique des fameux « Trois-Huit », se résumant ainsi : « 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de sommeil »

       Un chansonnier avait même écrit pour ce 1er mai 1906, la chanson des "Huit heures", dont un couplet disait :

 Si nous voulons,

Aux fusillades de Fourmies...

À leurs bourgeoises infamies,

À tous les crimes de jadis,

Opposer la saine concorde,

Le Premier mai 1906,

Il faudra que nos huit heures,

On nous les accorde.

 Cette revendication paraissant si invraisemblable échouera en 1906, elle ne sera acquise qu’en 1919 ! Mais des mesures sociales importantes furent tout de même obtenues en cette année1906 :

  •      Le 13 juillet, une loi rendit obligatoire le repos hebdomadaire pour tous.

  •      Le 25 octobre, Clemenceau créa le premier ministère du Travail, auprès duquel les délégués des travailleurs pouvaient enfin se faire entendre, sinon être écoutés !

           Quant au 1er mai, considéré depuis 1890, comme la journée de lutte des travailleurs, il fallut attendre les lois des 30 avril 1947 et 29 avril 1948 pour qu’il soit reconnu « Jour férié et chômé », celui de la « Fête du travail », soit presque un demi-siècle plus tard !

 Jeannine CHRISTOPHE

  Grandjouan.jpg

« Les trois Huit » :
L'Assiette au beurre, n° 265, 28 avril 1906, ill. de Grandjouan

 


[1] Article paru dans « La Gazette du Canal » n° 13, octobre-novembre 1995, réactualisé en 2009

[2] Fernand PELLOUTIER : « L'anarchisme et les syndicats ouvriers » : Les temps nouveaux, 20 octobre 1895

 

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La Ballade des pendus - par Jeannine Christophe le 29/03/2009 @ 18:34

La Ballade littéraire des pendus * 
Avec le printemps venu, les promenades pédestres vont reprendre dans le 10e, il se peut que sur votre chemin vous rencontriez à l’angle des rues de la Grange-aux-Belles et des écluses-Saint-Martin la rame des nautes (mobilier n° 32 de J. Decaux) qui indique que le Gibet de Montfaucon se dressait en cet endroit.

Montfaucon.jpg
S'il est un lieu dans notre arrondissement qui, tout au cours des siècles et jusqu'à nos jours, hanta les esprits, c'est bien cette butte où s'élevait l’épouvantable édifice, visible de très loin, qui dressait à plus de 10m au dessus du sol ses 16 fourches dites « patibulaires » d'où pendaient « des squelettes cliquetants » selon une expression bien imagée de Châteaubriant.
 
Le mot « gibet » viendrait de l'arabe « djebel » ou « Jibel » signifiant « montagne », car un lieu de supplice se devait d'être placé au sommet d'une éminence pour que « l'exemple fût vu de loin et que la teneur du supplice détournât du crime ceux qui avaient du penchant à le commettre » (Pierre Hurtaut, Dictionnaire historique).

« Montfaucon » aussi suggestif que cette appellation pourrait le faire croire n'est pas un mont où faucons et vautours venaient se rassasier de cadavres, mais une terre appartenant au comte « Falcon » ou « Fulco » (suivant les textes) ; l'on appela très vite ce lieu-dit « Mont Falcon » ou « Mont Fulco » et l'usage populaire le transforma en « Montfaucon ».

C'est ce terrain hors la ville que Philippe le Bel choisit au XIIIe siècle pour y dresser le symbole de sa justice royale : le gibet de Montfaucon, où se balancèrent jusqu'à 60 pendus à la fois, mêlant dans un sinistre destin croquants, seigneurs et malandrins. Il fonctionna pendant quatre siècles au moins sur la butte Montfaucon.
 
Gibet.jpg
Le Gibet de Montfaucon d'après une gravure de Firmin Maillard (1863)
 
Des pendus célèbres
 
On ne sait précisément qui d'Enguerrand de Marigny ou de Pierre Rémy influencèrent le roi pour ériger le gibet royal, mais ce qui est certain, c'est qu'ils en subirent les funestes conséquences, puisqu'ils y furent tous deux pendus comme l'en atteste cette ultime parole du sieur de Marigny « J'ai construit ce gibet et je finis ici dans mes oeuvres », et cette autre phrase qui fut gravée sur l'un de ses piliers « En ce gibet ici mis, a été pendu Pierre Rémy ».

Après eux, s'y balancèrent au cours des quatre cents ans de son existence, outre les mauvais garçons « les coquillards », d'illustres dépouilles du gotha seigneurial et royal, le plus souvent accusées de malversations financières, la justice royale en ces temps ne badinait pas avec les deniers publics !

Citons entre autres pendus célèbres : le favori de Philippe III le Hardi, Pierre de la Brosse ; le neveu du pape Jean XXII, Jourdain de l'Isle ; le conseiller mal intentionné de Louis XI, Olivier le Daim ; le surintendant des finances de François Ier, Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, et pour en finir avec cette funeste litanie, l'amiral Gaspard de Coligny, que les massacres de la Saint-Barthélémy n'épargnèrent guère, le 24 août 1572, et qui fut pendu à Montfaucon alors qu'il était déjà mort, raconte la légende.
 
Alors le gibet fut conté au cours des siècles...

Dès sa fondation, on trouve trace du gibet de Montfaucon dans la littérature, il nous est resté de nombreux textes, les uns relatant les hauts faits historiques de ces « Rois maudits » comme les qualifia Maurice Druon, les autres sortis tout droit de l'imaginaire de nos auteurs les plus illustres.

La première allusion au gibet de Montfaucon dans la littérature se trouve dans le « Roman de Berthe aux grands pieds » écrit en 1270 par le poète Adnès, il y décrit la pendaison d'un certain Tybert aux fourches de Montfaucon.
 
« Quand la vielle fut arse, Tybert font ateler,
Tout parmi la grande rue le firent traîner
À Montfaucon le firent sus au vent encrouer ».
 
Puis un lourd silence littéraire se fit autour du terrifiant monument jusqu'à ce qu'un poète de génie, François Villon, mauvais garçon entouré de vilains truands, condamné en 1462 à la pendaison à Montfaucon, y échappant de justesse, composa alors sa célèbre « Ballade des pendus » dans laquelle il s'imaginait au milieu des pendus et s'adressait du haut de sa potence à ses frères humains vivants.
 
Ballade.jpg
La Ballade des Pendus
(gravure sur bois d'une des plus anciennes éditions de Villon, 1490)
 
 « La pluie nous a débués et lavés
Et le soleil desséchés et noircis
Et arraché la barbe et les sourcils…
Puis ça, puis là, comme le vent varie
À son plaisir, sans cesse nous charrie…
Hommes, ici n'usez de moquerie !
Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Mais, priez Dieu que tous nous veuille absoudre »
 
Mais ce n'est pas ce qui effraya pour autant notre poète, car une fois la peur passée, il ne trouva rien de mieux que d'aller faire ripaille et s'encanailler avec les coquins et les filles dans les guinguettes champêtres de la butte Montfaucon, malgré l'odeur pestilentielle qui s'en dégageait, et il en fit un chant : « La repue faite auprès de Montfaucon ».
 « Pour passer le temps joyeusement
Je vais vous raconter une repue
Qui fut faite subtilement
Près Montfaucon, c'est chose sue
Des compagnons se rencontrèrent
Ce soir là pour coucher
Près le gibet de Montfaucon
Des filles y avait à foison
Faisant chère démesurée »
 
En 1527, un autre poète Clément Marot, touché par la pendaison du vieux seigneur de Semblançay, inversa les rôles en imaginant que c'était son juge, le lieutenant Maillart, qui était mené au supplice par Semblançay !
 « Lorsque Maillart, juge d'Enfer, menait
À Montfaucon Semblançay l'âme rendre,
À votre avis, lequel des deux tenait
Meilleur maintien pour vous le faire entendre
Et Semblançay fut si ferme vieillard
Que l'on croyait pour vrai
Que c'est lui qui mena pendre
À Montfaucon le lieutenant Maillart »
 
Nous allons sauter les siècles pour aller vers celui qui, en littérature, fut certainement le plus hanté par l'horrible gibet, et le cita maintes fois dans son œuvre : Victor Hugo qui lui consacra dans « La légende des siècles » tout un poème intitulé « Le Gibet de Monfaucon »

 « On voit dans le Paris de Philippe le Bel
On ne sait quel difforme et funèbre édifice ;
Tas de poutres hideux où le jour rampe et glisse…
Terrible, il apparaît sur la colline infâme !
Les autres monuments, où Paris met son âme,
Collèges, hôpitaux, tours, palais radieux
Sont les docteurs, les saints, les héros et les dieux ;
Lui misérable, il est le monstre !
Fauve, il traîne son funeste escalier qui dans la mort finit…
Il est la colonnade immonde du supplice…
La nuit il semble croître, et dans le crépuscule
Il a l'air d'avancer sur Paris qui recule !
Fuyez, blancs oiseaux devant ce sombre épouvantail ! »
 
Et bien entendu, c'est dans « Notre Dame de Paris » qu'il en parla le plus, le décrivant dans ses détails les plus pointus en se basant sur les textes d'un historien de Paris du XVIIesiècle, Henri Sauval, et imaginant en final les squelettes de Quasimodo et d'Esméralda retrouvés enlacés à Montfaucon !

C'est aussi en utilisant l'image du gibet qu'il lança à Napoléon III dans « Les Châtiments » un sévère plaidoyer contre la censure et la peine de mort.
 « On est Tibère, on est Judas, on est Dracon ;
Et l'on a Lambessa, n'ayant plus Montfaucon.
On forge pour le peuple une chaîne ; on enferme,
On exile, on proscrit le penseur libre et ferme »
 
À son tour, Théophile Gauthier dans « Le Capitaine Fracasse » se servit du Gibet de Montfaucon pour décrire des scènes de supplices et Gérard de Nerval incorpora « La Ballade des pendus » dans un récit intitulé « Les Repues franches de maître François Villon ».

Enfin, arrivés dans l'univers poétique du XXe siècle, il aurait été étonnant que nos poètes n'aient pas été eux aussi attirés par les appels de Montfaucon ! Voici ce qu'en dit Georges Brassens dans « Le moyenâgeux »
 « Ah ! que n'ai-je vécu, bon sang !
Entre quatorze et quinze cent.
J'aurais retrouvé mes copains
Au Trou de la pomme de pin,
Tous les beaux parleurs de jargon,
Tous les promis de Montfaucon,
Les plus illustres seigneuries
Du royaum' de truanderie.
Après une franche repue,
J'eusse aimé, toute honte bue,
Aller courir le cotillon
Sur les pas de François Villon,
Troussant la gueuse et la forçant
Au cimetièr' des Innocents,
Mes amours de ce siècle-ci
N'en aient aucune jalousie.
Je mourrai pas à Montfaucon,
Mais dans un lit, comme un vrai con,
Je mourrai, pas même pendard,
Avec cinq siècles de retard.
Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François,
Et que j'emporte entre les dents
Un flocon des neiges d'antan...
Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François...
Pardonnez-moi, Prince, si je
Suis foutrement moyenâgeux. »
 
 Et Serge Gainsbourg d'enchaîner dans « Laissez-moi tranquille »

 Laissez-moi
Allez sans esclandre
Mes chatons
Allez vous faire pendre
Allez donc
Ailleurs qu'à mon gilet
À quoi bon
Je n' suis pas le gibet
D' Montfaucon
Laissez-moi
Laissez-moi tranquille
 
Enfin en 1998, Luc Plamandon, dans sa comédie musicale « Notre Dame de Paris », évoquait évidemment l'édifice funeste dans la chanson : « Danse mon Esméralda »
 Quand les années auront passé
On trouvera sous terre
Nos deux squelettes enlacés
Pour dire à l'univers
Combien Quasimodo aimait
Esméralda la zingara
Lui que Dieu avait fait si laid
Pour qu'il l'aide à porter sa croix
Mangez mon corps, buvez mon sang
Vautours de Montfaucon
Que la mort au-delà du temps
Unisse nos deux noms
 
Ainsi, fut chantée à travers les siècles « La ballade des pendus » du gibet de Montfaucon.

Jeannine Christophe
_______________________________________________________
1 Article paru dans La Gazette du Canal n°32 (automne 2002) réactualisé en 2009.
 

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